Interview de Julien Lescarret

Publié le par JA

As de Coeur

       Jeune torero prometteur, Julien Lescarret a une ambition qui grandit chaque jour, de plus en plus; Devenir un torero important. Et pour cela, il compte bien suvre les traces de ses prédecesseurs (Juan Bautista, Sebastien Castella, Nimeño ...). Mais, un pressentiment me fait penser qu'il y arrivera car, au delà de la technique, il y a quelque chose de primordial afin de devenir quelqu'un d'important dans le monde des toros. Il faut avant tout se sentir torero, laisser exprimer son coeur et ses sentiments. Ceci est au toreo ce que l'As de coeur est à un jeu de cartes. Et chez cet atout de de la tauromachie Francaise, on retrouve tout cela, en plus d'une gentillesse et d'une simplicité hors du commun.

Julien Lescarret a réalisé une trés bonne année 2005 malgré une grave blessure, et s'est confié il y a quelques jours à nous, revenant sur cette importante temporada et sur celle qui va débuter dans quelques semaines. Lors de cette dernière, il aura toutes les cartes en main pour prouver qu'il est un des toreros dont la France a besoin.

- Cette temporada aura été marquée par ta confirmation à Madrid. Quels souvenirs garde- tu de cette après midi ?

- Ça a été un objectif pour nous que de confirmer l’alternative à Madrid. Mon apoderado et moi étions persuadés que c’était le moment opportun parce que j’avais acquis une technique et une expérience suffisante pour être à la hauteur de la responsabilité de cet événement. J’en garde un souvenir très positif car la presse et les gens qui étaient présents ont finalement passé une bonne après-midi. Sur le coup, ça a été pour moi un peu regrettable car j’ai mal tué. Je n’étais pas totalement satisfait de mon après-midi. Et pourtant ça a été une bonne expérience, un peu dure à gérer au début car les gradins étaient très peu garnis. Quand on est là au milieu, on se retrouve seul face à la pierre, sans avoir d’écho. Je suis habitué aux arènes du Sud-Ouest, les gens parlent, il y a la chaleur, les olés… et là, pas du tout, c’est tout à fait le contraire. On torée, on torée et il n’y a pas de répercussion. En réalité, il y en a une mais on ne l’entend pas. Nous entendons seulement en retour un silence de pierre, froid, et cela est difficile à gérer, surtout quand on est à Madrid.
Ensuite, ce n’est pas très impressionnant car pour moi c’était seulement un objectif professionnel et non un rêve que de toréer dans les arènes de Las Ventas. Cet objectif a été rempli, d’après moi, et même de bonne manière. C’est donc positif pour l’année qui arrive et nous y retournerons très sûrement en début de temporada.


Les toros prévus avaient été changés…

- Vous savez, quand on va à Madrid, on sait à quoi s’attendre : les toros changés, le vent, les gens qui critiquent, le fameux Tendido 7… Il y a des petites choses qu’il faut savoir, et donc, comme je m’y attendais, je n’ai pas été surpris.


Je suppose qu’un autre événement t’a marqué cette année. Tu vois de quoi je veux parler … Si je te dis Eauze, je pense que je n’aurai pas besoin de t’en dire plus.

- (Rires) Eh bien oui, ça a été une très belle après-midi. Bien sûr, c’est une chance fantastique que de gracier un toro, mais pour moi la grande satisfaction de la journée a été la maîtrise de l’événement. Et l’événement, c’est quoi ? C’est la maîtrise de soi, de mon corps, de mes envies, la maîtrise du toro, de ma technique, du public, de la présidence …J’ai vraiment porté tout le monde vers moi. C’était un souhait. Le toro s’est révélé au cours du temps. Au début, je n’avais pas découvert les véritables qualités du toro, et puis, après l’avoir compris, j’ai fait un choix durant la faena. Je me suis dit : « je veux aller au bout de quelque chose. Soit le toro sera gracié, soit j’irai jusqu’aux trois avis  parce que ce que je suis en train de vivre avec le toro nous appartient. Si les gens veulent me suivre et me soutiennent, tant mieux, ça va être fantastique, sinon le toro rentrera vivant aux corrals. » C’est quelque chose de nouveau chez moi que d’assumer mes choix.


-  Comment as-tu vécu cette après-midi ? Quelles ont été tes sensations tout au long de la faena ?
 

- Je travaille tous les jours et quand je m’entraîne au quotidien, en toréant de salon, c’est justement pour arriver à ce genre de moments. Pour moi, il n’y a eu aucune surprise. Ce que j’ai réalisé dans les arènes, je l’avais travaillé de salon ou alors je l’avais déjà imaginé dans ma tête. Je ne suis pas du tout un torero d’inspiration, je suis un torero qui applique des choses que je travaille régulièrement. Et là, je me suis donc inspiré de toreros qui me plaisent pour le mettre un peu à ma sauce et essayer de faire parler mon corps beaucoup plus que d’habitude. Ce jour-là, ça a marché, donc tant mieux. D’autres jours cela ne fonctionne pas, il faut donc travailler un peu plus et peaufiner son toreo.
Ce jour-là, les émotions ont été très fortes et encore plus le lendemain, le surlendemain et la semaine suivante, après avoir lu les articles, parlé avec les aficionados et reçu des coups de téléphone. Je me suis alors rendu compte de l’impact émotionnel que les gens avaient pu ressentir avec moi ce jour-là. C’est donc un plaisir qui a duré plusieurs jours.  


- Quand on t’a appris que Gironcillo était mort, quelle a été ta réaction ?

- C’est regrettable qu’il n’ait pas été soigné comme il se devait. Quand j’ai appris sa mort, j’étais bien sûr triste. Je suis retourné le voir après m’être changé, une heure et demi après la fin de la corrida… et à ma plus grande surprise, il était déjà reparti, donc j’ai regretté de ne pas avoir pu le voir. Je n’ai d’ailleurs pas compris qu’il soit reparti aussi vite. Et le lendemain, effectivement, on m’a envoyé un message en m’annonçant son décès. J’avais un pincement au cœur… Je sais que je vais voir l’éleveur dans les  prochains mois et je vais essayer de savoir pourquoi il n’a pas été soigné comme il se devait.


- On peut dire que tu as réalisé une temporada sérieuse, avec de bonnes sorties et des reconnaissances importantes de la part du public malgré les conditions pas toujours faciles, lors de corridas assez dure et non commerciales, non ?

- Je pense que les conditions étaient plutôt honnêtes. On avance doucement, on progresse à chaque temporada. Mon objectif a toujours été celui-ci, c'est-à-dire être conscient de ce que je réalise, prendre du plaisir devant le toro, et repousser des limites au fur et à mesure. Pour le moment, ça marche assez bien, même si cette année la blessure m’a beaucoup handicapé. En effet, elle ne m’a pas permis d’aller au bout de ma saison et de réaliser une belle année, mais je ne suis pas déçu de mes sorties. Je crois que cela conforte tout d’abord mon envie d’être Torero, et ensuite les gens qui me suivent à toutes les corridas. Aussi, je pense qu’avec cela je vais réussir une très bonne année 2006, car la blessure m’a beaucoup apporté et mon ambition grandit chaque jour, celle d’être Torero.


-  Comme tu viens de le dire, le 31 juillet à Beaucaire, ce qui ne devait pas arriver, car pas mal de contrats t’attendaient pour le mois d’août, t’es arrivé. Un coup de corne important. Comment cela est-il survenu ?

- C’est un coup de corne idiot. J’ai manqué de présence d’esprit, de lucidité à la mort parce que je savais que ce toro était compliqué, j’avais des difficultés à la mort et je voulais retrouver un bon « sitio ». Je me suis livré bêtement et le toro m’a accroché et déséquilibré. C’est vrai qu’il y a eu les complications, les deux opérations … En revanche, au-delà de cela, la blessure était quelque chose que j’attendais avec impatience. Dans ma vie de torero, je ne voulais pas passer à coté de cela, avancer sans connaître la blessure charnelle. C’est arrivé, et c’est bien arrivé (rires), je ne la souhaitais pas aussi longue, mais je suis très heureux d’avoir connu cette souffrance, cette douleur, et d’être ainsi accepté dans le cercle privé des toreros qui ont reçu des coups de cornes. J’ai beaucoup parlé de la blessure, on m’en a beaucoup parlé, on a été très reconnaissant envers moi et je trouve que j’ai de la chance. Il y a beaucoup de toreros qui sont blessés et à qui on ne demande aucune nouvelle, donc j’ai profité de la chance de pouvoir être bien entouré et aidé.
Je n’essaie pas de transformer cette blessure ou quoi que ce soit, je sais qu’elle est là, et pour moi c’est quelque chose de très positif, qui va m’ouvrir de nombreux horizons et surtout m’apporté une maturité dont j’ai besoin.


- Que répondrais tu si tu devais définir :

    -Tes toreros modèles : Ce sont tout d’abord des toreros avec qui j’ai une histoire, comme Patrick Varin, qui a été mon professeur, ou José María Manzanares, un torero que j’aimais énormément. Aujourd’hui, si je devais faire des kilomètres pour aller voir un torero, ce serait pour Morante de la Puebla ou Salvador Vega.

    -Ton élevage préféré (tes élevages…) : Je n’ai pas d’élevage préféré. J’aurais tendance à dire Javier Pérez Tabernero, Fuente Ymbro, Baltasar Ibán… Je pense à ces derniers car c’est dans ceux-là que je retrouve le comportement d’un toro qui me plait. J’aime qu’un toro se donne sans retenue, même s’il n’a pas toutes les qualités du monde, mais s’il se bat avec cela, ça m’intéresse.

    -Un avis sur ton apoderado : C’est quelqu’un que j’aime énormément et que je connais depuis un bon petit moment. Je le vois comme une personne honnête, passionnée, quelqu’un avec qui je passe du bon temps, et pour moi, c’est très important. Au-delà de l’aspect professionnel, l’aspect affectif compte énormément pour moi.

    -Un rêve : Plusieurs rêves, des milliers de rêves. Je rêve bien sûr de fonder une famille, de faire le tour du monde, de conduire des voitures de rallye, de jouer un match avec les Girondins de Bordeaux (rires). Malheureusement, je n’en avais pas beaucoup dans les toros, et je commence à en avoir, à en dessiner. Je pense que c’est important, car il faut des rêves pour arriver à atteindre des objectifs, et c’est peut-être pour cela que pour l’instant, je n’ai pas encore explosé. Je commence à matérialiser tous ces rêves, comme toréer à Mexico par exemple, toréer en Amérique, et puis continuer à être heureux longtemps.

    -Ton plus grand moment de joie en piste : Je pense que c’est l’alternative, car ça a été une belle fête, ou l’indulto bien évidemment… comme quoi Eauze me réussit particulièrement.


    - Une personne à qui tu dois ton savoir en tauromachie : Il y en a plusieurs. Je le dois à toutes les personnes que je rencontre, avec qui je parle, car elles m’apportent énormément. Les premiers ont été Patrick Varin, Dominique Vache, André Viard et Christophe Aizpurua. Ce sont les quatre personnes de qui je m’inspire le plus.

    - Une particularité chez tes costumes : J’essaie d’avoir des costumes assez différents de ce que l’on voit habituellement. J’aime qu’ils soient dessinés par des amis, par des artistes… Le prochain est un costume que j’ai dessiné avec mon amie. Il sera noir et or et je pense que ce sera un très beau costume.

    - Une passe au capote qui te plait le plus lors d’un quite : La demi véronique bien sur. C’est une passe qui est magnifique.

    - Un muletazo : La trincherilla, je pleure pour cela… D’ailleurs, la seule fois que j’ai pleuré dans une arène, c’était à Séville lorsque Julio Aparicio effectua une trincherilla. En revanche, je suis incapable de faire une trinchera à droite (rires) !


    - La « máxima figura del toreo » : A l’heure actuelle, celui qui représente le plus la Máxima Figura Del Toreo, ce serait le Juli, parce que c’est Le torero contemporain, Le torero qui s’adapte, qui mûrit et qui évolue tous les jours.

    - Un homme de confiance : Christophe Aizpurua, avec qui je m’entraîne quotidiennement, et qui est mon homme de confiance.

    - Un pays où tu aimerais toréer : Le Mexique.


Sur ce, nous te souhaitons une très bonne temporada, en espérant que les coups de corne laissent le très bon torero que tu es se dévoiler et prendre la place qu’il mérite.

Propos recueillis par Julien Aubert.
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